J’ai souvent l’occasion de rencontrer, au cours de l’exercice de ma profession, des clients qui viennent me voir parce qu’ils ne vont pas bien, qu’ils sont dépressifs, mal dans leur peau ou dans leur vie.

Je me souviens par exemple, de Caroline qui était dépressive. Son patron passait la plupart de son temps à lui couper la parole alors qu’elle n’avait pas fini de s’exprimer et cela bien souvent devant des clients ou des collaborateurs. Chaque fois qu’il se comportait de la sorte, Caroline était folle de rage, mais elle n’exprimait jamais ce qu’elle ressentait

Lorsqu’elle rentrait à la maison le soir, et qu’elle voulait en parler avec son compagnon, celui-ci ne se montrait souvent pas ou peu disponible, préférant regarder un match à la télévision ou lire un magazine tout en faisant mine de l’écouter. Cela rendait Caroline triste, parce qu’elle avait le sentiment qu’ils s’éloignaient l’un de l’autre, mais elle ne parlait jamais de sa tristesse.

Lorsqu’elle est arrivée dans mon cabinet la première fois, la tristesse et la colère transpiraient de partout, mais elle passa la plupart du temps de la consultation à me parler de sa dépression dont elle ne comprenait pas l’origine

Cela ne se fait pas d’exprimer ses émotions…m’a-t-elle répondu lorsque je la questionnais sur ses émotions. Elle semblait même être surprise par ma question, gênée aussi.

BERNE proposait souvent à ses élèves, ses collaborateurs, ses interlocuteurs de faire le martien afin de brancher l’Etat du Moi Adulte. Faire le Martien, c’était pour BERNE questionner le réel afin de mieux comprendre ce qui s’y passe réellement. Un peu comme un enfant qui questionne ses parents sur tout et n’importe quoi : «  Dis papa, pourquoi la terre est ronde ? Pourquoi le ciel est bleu ?… »

Je tentais alors une autre approche : « Vous avez l’air triste, est ce que quelque choses vous manque ? »

Caroline se mit à réfléchir, puis les larmes commencèrent à couler le long de son visage. « Oui, finit-elle par m’avouer. J’ai besoin que mon compagnon m’écoute et il n’est jamais disponible. J’aimerais que mon patron me respecte mais il me déteste… ».

Souvent lorsque j’écoute des personnes parler de leur souffrance, comme Caroline, je me questionne sur les raisons qui ont pu amener tant de personnes aussi intelligentes et cultivées à négliger leurs émotions ou à les considérer comme leurs pires ennemies.

Après lui avoir expliqué que nous sommes tristes lorsque quelque chose nous manque et que nous sommes en colère parce que quelque chose ne nous convient pas, je proposais à Caroline d’apprendre à exprimer ses émotions sur le mode Adulte ; c’est à dire en faisant des déclarations Action/Ressenti.

 À son patron, par exemple, elle dirait désormais : « Lorsque vous me coupez la parole en public, cela me met en colère ».

Un objectif probablement bien dérisoire au regard de la gravité qu’avait pris le conflit avec son patron, me direz-vous. Mais une étape indispensable dans l’apprentissage d’une relation émotionnellement alphabétisée comme le dirait STEINER.

Une déclaration de ce type permet à la fois de se libérer de l’intensité émotionnelle et en même temps à l’autre de prendre la responsabilité de l’impact de sa communication sur nous. A partir de ce moment, une action devient possible pour sortir du problème

Deux écueils à éviter :

Prendre une pensée ou une interprétation pour une émotion :

Ainsi par exemple si Caroline dit à son patron : « Lorsque vous me coupez la parole en public, je ressens que vous ne m’aimez pas » cela n’est plus une déclaration Action/Ressenti. Caroline interprète le comportement de son patron et prend son interprétation pour une émotion. Si cela tombe, son patron a simplement peur que le client ne comprenne pas ce qui vient d’être dit, et cela n’a rien à voir avec elle.

Une version plus subtile de cet écueil serait que Caroline propose : « Lorsque vous me désavouez publiquement, je me sens rejetée ». Bien que cela soit mieux camouflé, elle interprète toujours le comportement de l’autre comme une intention de la rejeter. Il s’agit donc bien d’une interprétation et non de l’émotion que Caroline ressent. Ce qui m’amène au second écueil :

Confondre une action de l’autre avec sa motivation :

Nous le voyons, toujours avec Caroline lorsqu’elle exprime : « Lorsque vous me désavouez publiquement, je suis en colère ». Être désavoué est un jugement ou une interprétation du comportement de son patron qui lui a en réalité coupé la parole en public. C’est de nouveau, de manière cachée, une interprétation de Caroline sur l’intention de son patron plutôt que la description d’un fait, d’une action.

Pas si facile donc de jouer au Martien avec nos émotions, et encore moins d’arriver à en parler avec justesse, c’est à dire d’exprimer ce qu’il s’est passé et ce que vous avez ressenti. Comme par exemple : « Lorsque vous me coupez la parole alors que je n’ai pas fini de parler, cela me met en colère », ou encore « Lorsque tu lis quand je te parle, cela me rend triste ». C’est pourtant un moyen puissant de renouer avec l’usage sain de nos émotions et d’avoir une réelle chance d’être enfin entendu par les autres.

Bon travail avec vos émotions.

Pierre COCHETEUX, PTSTA P.