Première partie, Le Parent Normatif Critique

Éric Berne a cherché tout au long de sa carrière à aider les autres afin qu’ils puissent profiter au maximum de leurs talents, de leurs potentialités, de leur vie… C’est pourquoi il a développé l’analyse transactionnelle.

Berne était convaincu que chaque être humain arrive dans ce monde comme : « prince et princesse, et qu’ils le sont jusqu’au jour où leurs parents les transforment en grenouille… ».

Ce qui veut dire pour lui ainsi que pour ses successeurs, que tout être humain qui a la chance de naître exempt de handicap, commence son développement avec la capacité spontanée d’accueillir ses besoins et ceux des autres dans une relation basée sur la coopération.

La théorie de l’analyse transactionnelle, fondée par Eric Berne s’inscrit ainsi dans les mouvements de la psychologie  humaniste.

Ces théories se fondent entre autre, sur l’hypothèse qu’une personne a la capacité de comprendre ses difficultés et de trouver elle-même les solutions à ses problèmes et d’y apporter les changements nécessaires.

L’analyse transactionnelle repose donc sur un certain nombre de présupposés qui sont également des valeurs fondamentales qui unissent la communauté Transactionnaliste dans le monde.

Voici ma vision de ces valeurs :

La première d’entre elles est que tous les êtres humains parvenus à l’âge adulte sans encombre ont tout d’abord été des enfants, et que ces enfants ont eu pour grandir, des parents ou des personnes qui en ont tenue lieu.

Ainsi chaque être humain adulte qui a la chance de n’avoir aucun handicap intellectuel, émotionnel ou moteur, a pu développer une capacité à comprendre et à analyser le monde qui l’entoure. C’est ce postulat qui est à l’origine de la théorie des États du Moi : ainsi, pour Berne chaque être humain adulte dispose de trois États du Moi ayant chacun des fonctions spécifiques :

L’État du Moi Adulte  a pour objectif de nous rendre capable de comprendre et d’analyser le monde dans lequel nous vivons, d’y résoudre nos problèmes, de nous y développer et de nous y améliorer.

Nous disposons également chacun  de la capacité spontanée, d’être attentif à nos besoins et à ceux des autres et d’entretenir avec eux des relations d’intimité. C’est le rôle de l’État du Moi Enfant.

Chacun de nous dispose  de capacités de juger ce qui est bien ou mal, de faire des choix éthiques, de mettre en place les conditions nécessaires à un développement harmonieux ou d’entretenir des relations saines avec les autres. C’est le rôle l’État du Moi Parent.

La valeur la plus importante pour l’analyse transactionnelle est que chaque être humain a la même valeur intrinsèque. Pour les Analystes Transactionnels, les êtres humains disposent librement de la capacité de penser (sous réserve qu’ils ne soient pas handicapés).

Berne inscrit une rupture avec l’univers psychanalytique dont il est issu lorsqu’il introduit l’idée que chaque être humain décide de son scénario de vie, contrairement à Freud qui pensait que nous subissons notre destiné.

Certes, ces décisions sont prises à une phase précoce de la vie, et donc, à un moment où nous  ne disposons pas des informations suffisantes pour prendre des décisions adéquates. Mais il y a clairement l’idée, que c’est le jeune enfant qui, en réaction aux difficultés qu’il rencontre dans sa vie, choisit telle ou telle règle de vie qu’il s’imposera plus tard et jusqu’à la fin de sa vie.

Cette notion de choix est importante puisque pour Berne et ses successeurs, si un choix a été fait à un moment donné pour de mauvaises raisons, il est possible de revoir ce choix plus tard et donc de le modifier. Ce qui est une vision foncièrement positive.

À la suite d’Éric Berne, Claude Steiner introduit l’idée que l’échange de signes de reconnaissance est essentiel à la survie des êtres humains. Ainsi, les Analystes Transactionnels pensent qu’il est nécessaire de stimuler et de reconnaître les autres, tout comme soi-même, afin de s’épanouir pleinement. Et la pratique de l’Analyse Transactionnelle encourage à la distribution de signes de reconnaissance positifs qui reconnaissent la personne (l’identité) des autres. C’est ce que Steiner appelle l’Analyse Transactionnelle centrée sur les signes de reconnaissances.

Or, nous vivons dans une société qui ne permet pas, la plupart du temps, cet échange libre et spontané de signes de reconnaissance. Nous sommes parfois englués dans notre scénario de vie qui ne nous permet pas non plus la distribution ou l’acceptation de ces signes de reconnaissance, lorsqu’ils nous sont proposés par les autres. Ce sont les règles de l’économie des signes de reconnaissance :

Ces règles qui sont régies par l’État du Moi Parent Normatif négatif, que l’on appelle également le Parent Critique nous font croire qu’ :

  • Il convient de s’abstenir de donner les signes de reconnaissances que l’on a envie de recevoir,
  • Il ne faut surtout pas solliciter ceux qui nous feraient plaisir,
  • Il ne faut pas accepter ceux que l’on reçoit,
  • Il ne faut pas rejeter ceux que l’on ne souhaite pas recevoir,
  • Il ne faut pas s’en donner à soi même.

Le Parent Critique nous maintient ainsi dans une situation de pénurie qui renforce son message fondamental : «  VOUS N’ÉTIEZ PAS OK ». Vous êtes mauvais, paresseux, méchant, indigne, stupide, tordu, confus, dérangé, irrationnel, moche, malade…  Bref vous êtes un raté.

Par conséquent : vous ne pouvez pas être aimé et vous serez exclus de la tribu[1].

C’est pourquoi nous avons développé des moyens détournés pour obtenir malgré tout ces fameux signes de reconnaissance dont nous avons tant besoin, en feignant de respecter les règles édictées par notre Parent Critique.

La théorie des jeux psychologiques développée par Berne dans son ouvrage intitulé « des jeux et des hommes » explique ces mécanismes.

La plupart de jeux psychologiques sont initiés par notre Parent Normatif Critique qui cherche inconsciemment à conserver le pouvoir sur notre scénario de vie en maintenant cohérent l’ensemble des décisions scéniques que nous avons prises trop précocement :

Julien a grandi auprès d’un père alcoolique et très autoritaire. Lorsque celui ci rentrait du travail le soir, Julien était incapable de prédire dans quel état serait son père. Si bien que très jeune, il a compris que : « les autres sont imprévisibles et dangereux ».

Cette décision scénarique que Julien a prise vers l’âge de 6/7 ans, lui a appris à se méfier des autres et à ne jamais faire confiance à personne. Cela lui a permis de grandir dans une relative sécurité face à son père alcoolique, mais l’empêche d’entretenir aujourd’hui une relation durable avec une femme.

Depuis qu’il est adulte, son parent critique l’assomme de question lorsqu’il rencontre une personne nouvelle qu’il ne connaît pas, du genre : « Qui est cette personne ? Et tu sûr que tu peux lui faire confiance ? Et si elle avait de mauvaises intentions ?… » si bien qu’il passe de relation en relation sans arriver à fonder un couple durable.

Lorsqu’il est arrivé dans mon cabinet de consultation, Julien s’est montré à mon égard extrêmement soupçonneux et m’a presque harcelé avec des questions concernant ma formation, mes diplômes, le nombre de clients que j’avais aidés, mon taux de réussite, etc. Il a fallu de nombreux mois d’accueil inconditionnel de ces questions pour qu’il accepte de me faire enfin une confiance relative.

Petit à petit, j’ai appris à Julien à développer son État du Moi Parent Nourricier avec lui et avec les autres, à faire confiance aux autres tout en se protégeant lorsque cela était nécessaire. Son combat le plus difficile pour lui fut de se défaire de cet esprit autocritique négatif du à son État du Moi Parent.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je pense à la suite de Claude Steiner que : « pour vaincre la pénurie des signes de reconnaissance, il faut impérativement isoler et éliminer l’influence dominatrice du Parent Normatif » critique « de façon à libérer chez la personne sa capacité innée à aimer».

Pierre COCHETEUX, PTSTA P


1 Voir Claude STEINER, Le pouvoir du cœur, InterÉditions, 2012.