Dans cet article je veux montrer comment les familles forteresse utilisent la culpabilité dite « contrôlante », pour assurer ou maintenir la cohésion dysfonctionnelle du système familial, autrement dit, à maintenir l’équilibre des règles inadéquates et/ou toxiques mises en place dans ce type de famille.

Les familles forteresse sont des groupes familiaux renfermés sur eux-mêmes et qui ne supportent pas la moindre remise en cause. Dans ce type de famille, l’extérieur, les autres sont perçus comme menaçants, dangereux, belliqueux… Il faut donc s’en protéger en restant bien unis (du moins en apparence). Dans ce type de systèmes familiaux, l’on est soit dedans c’est à dire « avec », soit dehors c’est à dire « contre », mais l’on ne peut pas être à la foi dedans, autrement dit « en lien » et dehors « être en désaccord ». Les sectes fonctionnent souvent comme des famille forteresse dont il est difficile de sortir.

Ainsi, pour les membres de ces familles, désobéir (à la loi familiale dysfonctionnelle) est immédiatement compris par le système, comme une trahison. Et la trahison est condamnée par la mise à mort symbolique de l’individu désobéissant : c’est à dire à son exclusion, son rejet, sa mise au ban de la famille.

Cette mise en œuvre du rejet est un passage à l’acte dont la conséquence est la rupture du lien familial. En terme d’A.T. l’on dirait qu’il s’agit de la mise en œuvre de l’issue dramatique du scénario familial. On ne coupe le lien avec les autres que lorsque l’on a tout tenté pour s’expliquer et qu’il ne reste plus aucune autre solution pour l’éviter. Couper le lien est donc la solution de l’ultime recours, lorsque toutes les autres ont échoué. Or, ici, elle est mise en œuvre en premier recours, ce qui est l’indice de la dysfonction.

Celui qui sort ainsi de la symbiose familiale est rejeté et ce rejet est vécu (par celui qui est rejeté) comme une sorte de mort sociale, équivalent psychologique de la mort physique.

Le sujet qui « ose » remettre en cause l’autorité malsaine est ainsi écarté, rejeté, mort symboliquement au yeux de la famille concernée et ne représente donc plus pour elle aucun danger.

L’exemple de la thérapie de Luc montre bien la rigidité de cette « omerta » familiale :

Luc est arrivé un jour dans mon bureau parce qu’il avait appris, qu’un membre proche de sa famille s’était récemment marié et qu’il n’avait pas été invité à ce mariage. De plus il avait appris que cette personne avait fait promettre aux autres membres de sa famille de ne pas l’en avertir, sous peine d’en être eux-mêmes exclus…

Bien entendu, Luc n’a jamais eu la moindre explication à propos de cette mise à l’écart, ni avant, ni depuis.

Plusieurs indices nous informent de la gravité de la situation familiale de Luc :

Le premier est qu’il semble exister dans cette famille une règle implicite qui autorise l’un des membres de la famille à couper la relation sans donner d’explication, ce qui constitue le passage à l’acte.
S’il accepte cette règle implicite, Luc se met alors dans une situation sans solution : en effet, s’il est honnête avec lui-même, Luc est implicitement invité par le membre de sa famille qui le met à l’écart à réfléchir aux raisons de cette punition et à se sentir coupable de ce qu’il aurait alors mal fait, mal dit, mal compris… Or, justement, en ne fournissant pas d’explication et en coupant définitivement la relation dans un acte public (Se marier est un acte public) c’est son parent qui commet l’erreur la plus grave dans la mésentente, et qui provoque l’impossibilité pour l’autre de s’expliquer, puisqu’il n’en fourni pas d’explication.

De même qu’une personne qui se suicide invite les survivants à prendre sur eux sa colère contre elle-même et à porter la culpabilité de son suicide alors que c’est bien elle qui a pris la décision de mettre fin à ses jours et qui l’a fait.

Entrer dans cette culpabilité paradoxale, espérée par l’autre, est alors le meilleur moyen de retenir l’autre et de s’intoxiquer. Sans possibilité de réparation la culpabilité sera éternelle.

Dans notre exemple, seul le parent de Luc, en le réintroduisant publiquement comme membre de sa famille, pourrait mettre un terme à sa mise à l’écart.

Comme le dit Alain Crespelle : « Le décalage qu’il est impossible d’assumer entre cette responsabilité, l’ampleur des problèmes et le lieu où ils se produisent, génère une culpabilité contrôlante toxique. »

Ainsi, sans sa thérapie, Luc aurait continué à porter la responsabilité malsaine, toxique de son parent et se serait senti coupable, sans pouvoir dire de quoi il était coupable et sans possibilité d’amendement, une condamnation à perpétuité, en quelque sorte.

Face à ce type de culpabilité, il n’existe d’après A. Crespelle que deux options possibles :
Soit réformer ou changer les règles du système,
soit désobéir.

Luc a fait le choix de désobéir en décidant d’attendre que la personne à l’origine de cette mise à l’écart daigne lui fournir une explication sur son comportement d’une part et attendant qu’il s’excuse publiquement pour réparer de l’autre. Il ne suffit pas de s’excuser pour réparer le lien ainsi coupé, il doit y avoir réparation et dans le cas de Luc, la réparation doit être publique, puisque l’affront fut public.

Alors et alors seulement, il pourrait y avoir pardon, et explication sur les causes du premier malentendu (celui qui sans en douter on provoqué le passage à l’acte de son parent)

Luc a également fait le choix de ne pas emporter avec lui cette responsabilité malsaine suggérée par le comportement de son parent.

Cela a immédiatement eu pour conséquence son rejet, par la majorité des membres de sa famille d’origine, ce qui est un passage à l’acte familial d’une violence extrême et qui montre l’importance de la toxicité d’un tel système familial.

Luc s’en est sorti en faisant un travail de pardon et de reconstruction auprès de sa nouvelle famille, celle qu’il s’est choisie et qui l’a accepté tel qu’il est.

Mais combien d’autres sont encore coincés dans ces « familles dysfonctionnelles », « sectes », « régimes totalitaires »…

Pierre COCHETEUX, PTSTA champ psychothérapie.