INTERVIEW – Didier Pleux, docteur en psychologie du développement et psychologue clinicien, vient de publier De l’adulte roi à l’adulte tyran (Éd. Odile Jacob).

LE FIGARO. – Pervers narcissiques, sociopathes, manipulateurs… Comment expliquez-vous l’émergence de ces «pathologies de l’ego»?

Didier PLEUX. – Ces différents vocabulaires soulignent la diversité des approches… Dans l’hypothèse sociologique, les narcissiques sont de purs produits de notre société de consommation qui, cultivant le plaisir immédiat, favorise l’émergence de personnalités entièrement concernées par leur propre intérêt. Dans la psychologie classique, influencée par la psychanalyse, on explique de tels comportement par une carence affective et narcissique vécue dans la prime enfance. Ma thèse est à mi-chemin: je crois que nous sommes tous d’une certaine manière des «petits rois» branchés sur notre plaisir immédiat, et que nous visons tous en effet à l’épanouissement de notre moi. Mais à un moment, certains refusent carrément le principe de réalité et, faisant le choix conscient de ne penser qu’à eux, deviennent ce que j’appelle des «adultes tyrans». Il y a alors inflation de leur ego.

Peut-on enrayer ces comportements ?

Bien sûr! Nous devons poser des limites à tous ces gens que nous croisons chaque jour et qui font preuve d’incivilités: celui qui, parlant fort sur son portable, dérange tout le wagon, celle qui avec sa voiture mal garée bouche toute une voie d’accès… Ces actes d’égoïsme pur ont l’air de rien. En réalité, ils prouvent que ces personnes n’ont pas conscience de l’autre, ils l’ont «chosifié». Leur capacité de lien s’est délitée. Et en effet, ils n’ont probablement jamais été arrêtés dans leurs comportements. Même si cela vient de leur éducation, qui a favorisé une personnalité rebelle et égocentrique, c’est à chacun de nous aujourd’hui de les arrêter. Il faut oser être en conflit avec eux et leur dire «SVP, éteignez votre portable, vous me dérangez…» Sinon, qui le fera?

Pourquoi est-ce si important ?

J’affirme qu’entre ces petits tyrans ordinaires et des sociopathes (faire ici le renvoi vers le papier de tête «sociopathes ordinaires») comme James Holmes, auteur de la tuerie d’Aurora, ou un Breivik, il n’est qu’une question de gradation et d’exacerbation de la tendance égocentrique. Si l’on ne fait rien, celui qui a l’habitude d’être entièrement centré sur ses propres besoins, celui qui a tendance à ne pas se soumettre aux lois et à nier les conséquences de ses actes ira toujours de plus en plus loin… Regardez Dominique Strauss-Kahn, personne ne l’a arrêté dans ses pulsions…
Mais ne croyez-vous qu’il faut surtout soigner de telles personnes?
Bien sûr, mais pas comme nous, psychiatres et psychothérapeutes avons pris l’habitude de soigner des névrosés «classiques». À l’époque de Freud, l’individu souffrait parce qu’il y avait trop «d’autres» en lui (normes familiales, sociales, etc.). Aujourd’hui, il y a «trop de moi et pas assez d’autres» dans ces personnalités sociopathes. Avec ces patients si narcissiques (les rares qui nous consultent), il faut oser la relation conflictuelle et leur dire que ce qu’ils font subir à leur entourage est destructeur. Les écouter avec empathie, en essayant de réparer leurs carences affectives, n’a que peu d’effet.

Par Pascale Senk – le 17/09/2012, dans LE FIGARO

RTL vous proposent de dialoguer autour de du thème : Les adultes rois (égoïstes, égocentriques)
Didier Pleux a écrit l’ouvrage « De l’adulte roi à l’adulte tyran » (Odile Jacob).

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