Le silence fait peur. Surtout aujourd’hui, dans notre société moderne ou l’homme moderne ne sait plus prendre le temps pour écouter le silence, ni celui de s’écouter lui-même.

Dans cet article, j’aimerais partager avec vous une expérience que j’ai vécue alors que je n’étais encore qu’un jeune thérapeute. À l’époque, j’avais accepté la charge de visiteur de malades dans un hôpital de la région. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Jean. Il était âgé d’environ quarante-cinq à cinquante ans et était hospitalisé depuis plusieurs mois.

Lorsque je suis entré dans sa chambre, pour la première fois, il était seul. Dans mon souvenir il faisait gris dehors et cette chambre d’hôpital était sombre. Il semblait agité et souffrir. Cela faisait plusieurs jours, d’après le personnel du service, qu’il refusait la visite de sa fille et qu’il se montrait peu aimable avec le personnel de l’hôpital. Cependant Jean avait accepté de me rencontrer.

Jean souffrait d’un cancer du poumon et il était en fin de vie. Sa fille le savait, mais le lui avait caché, au dire du personnel soignant.

Je suis entré, me suis présenté et me suis assis sur la seule chaise disponible de la chambre, puis j’ai écouté.

Jean a commencé sa longue litanie : « Vous savez, je n’ai plus envie de voir ma fille, elle passe son temps à me rassurer, à me dire que tout va bien se passer, que je vais m’en sortir …elle tente de me rassurer, mais je vois bien que c’est elle qui a peur… » Puis le silence s’est fait.

Long.

Pesant.

Puis la litanie a repris : « Avec les médecins, c’est la même chose, ils passent leur temps à vouloir me rassurer … Et puis les infirmières, elles sont toutes pareilles, elles veulent aussi me rassurer. » SILENCE « Mais je sais, moi que je ne vais pas m’en sortir et que je vais mourir ».

Jean s’agite, il semble me prendre à parti : « Vous comprenez ? Je vais crever ici, de mon cancer et ils font tous comme si je ne pouvais pas comprendre. Comme si j’étais un imbécile… un gamin de trois ans qu’il faut protéger, c’est insupportable.»

Je décide de tenter une réplique à mon tour : « Si je comprends bien, vous savez que vous allez mourir et vous aimeriez que les autres l’entendent, l’acceptent ? ».

SILENCE

Je suis resté au moins deux heures dans la chambre de Jean avant de risquer ma reformulation. Deux longues heures à l’écouter, sans mot dire, dans le silence de cette chambre grise.

Et c’est seulement au moment où je m’apprêtais à partir que Jean s’est tourné vers moi et qu’il m’a dit : « Non, ne partez pas, pas tout de suite, je suis bien avec vous… Depuis que vous êtes arrivé, je n’ai plus mal, enfin, j’ai moins mal… J’ai l’impression, enfin, que quelqu’un me comprend. Vous savez, je n’ai pas peur de mourir et je sais qu’il ne me reste plus que quelques semaines à vivre. Mais j’ai tellement besoin d’être compris, entendu. Je n’en peux plus de ces personnes qui me cachent la vérité ou qui veulent me faire croire que tout va bien, alors que  je sais que c’est faux. ».

Ces quelques heures de visite au chevet de Jean, décédé depuis, m’ont appris à me taire, ou plutôt à écouter, et à écouter également le silence.

Bien souvent, dans le silence beaucoup de choses peuvent se dire.

Jean par exemple, avait compris dans le silence de sa fille, celui du personnel soignant et de son médecin la gravité de son état de santé, bien qu’aucun n’ait jamais osé lui en parler.

Il existe un proverbe persan qui dit : « Celui qui parle sème, celui qui écoute récolte et sème à la fois »

L’art de l’écoute passe souvent par l’apprentissage de l’écoute du silence, qui bien souvent peut-être un prélude à la confidence d’une révélation, la mise en lumière d’un lourd secret… Le silence permet l’ouverture, le passage, la transformation, le soulagement.

Si, la plupart du temps le silence se traduit par une absence de son ou de mots, il peut être extrêmement riche de sens, d’action, d’échanges… N’oublions pas également, qu’en musique le silence est parti intégrante de la mélodie et que bien souvent il permet de lui donner tout son sens, toute sa splendeur…

Bien sûr, le silence peut parfois être une incapacité ou une impossibilité à communiquer. Et dans ce cas, il est générateur de souffrances et il est utile de le combattre.

Pierre COCHETEUX, PTSTA Champ psychothérapie.